Pendant vingt ans, Philippe, comptable dans un cabinet à Tours, a été l’homme le plus discret du bureau. Il arrivait à huit heures, travaillait sur ses tableaux, mangeait seul et rentrait chez lui. En réunion, il parlait peu et rougissait dès qu’on lui posait une question. « J’ai toujours été timide. Parler devant un groupe me paralysait. »
Tout a changé à cause d’une affiche à la boulangerie : « La chorale du quartier cherche des voix d’hommes. Aucune expérience nécessaire. » Philippe chantait parfois seul dans sa voiture, mais jamais devant personne. Il a regardé l’affiche pendant trois semaines avant d’oser composer le numéro.
La première répétition a été une épreuve. Il y avait quarante choristes, surtout des femmes, qui se connaissaient depuis longtemps. La cheffe de chœur, Martine, lui a demandé de chanter quelques notes seul pour connaître sa voix. « J’avais les mains qui tremblaient, la gorge serrée. » Mais Martine a souri : « Vous êtes baryton, et vous chantez juste. Bienvenue ! » Philippe a failli ne pas revenir la semaine suivante. Il est revenu quand même.
Peu à peu, il a découvert le plaisir de chanter en groupe. Dans un chœur, on ne chante jamais seul : la voix de chacun se mélange à celle des autres. Il a appris à respirer avec le ventre, à lire une partition et à écouter les autres pupitres. Les mardis soir sont devenus le moment le plus attendu de sa semaine. Après la répétition, le groupe va souvent boire un verre, et Philippe, à sa grande surprise, participe aux conversations.
Six mois après son arrivée, la chorale a donné un concert dans l’église du quartier, devant trois cents personnes. Philippe avait le trac, mais il a chanté. Ses collègues, venus par curiosité, n’en revenaient pas.
Aujourd’hui, Philippe chante depuis trois ans. Au bureau, il prend plus souvent la parole. « Le chant m’a appris que ma voix pouvait être entendue. Dans tous les sens du terme. »