Je m’appelle Ana Ferreira, j’ai vingt-huit ans et je suis née à Champigny-sur-Marne, en banlieue parisienne. Mes parents sont arrivés du nord du Portugal à la fin des années quatre-vingt-dix. Mon père était maçon, ma mère faisait des ménages. À la maison, on parlait portugais. Dehors, tout se passait en français.
Quand j’étais petite, je ne me posais pas de questions. Je passais d’une langue à l’autre sans y penser. Avec ma mère, je parlais portugais. Avec ma sœur, on mélangeait tout : « Passa-me le pain, s’il te plaît. » À l’école maternelle, la maîtresse s’inquiétait parce que je parlais moins que les autres enfants. Ma mère avait peur que le portugais me freine. Une orthophoniste l’a rassurée : un enfant bilingue met parfois un peu plus de temps à parler, mais il finit par maîtriser les deux langues.
C’est à l’adolescence que les choses se sont compliquées. J’avais honte de mes parents quand ils parlaient portugais devant mes amis, ou quand ma mère faisait des fautes de français à la réunion des parents. Je répondais en français quand elle me parlait portugais. J’ai même refusé, pendant deux ans, d’aller en vacances au Portugal. Là-bas, mes cousins m’appelaient « la Française », et ici, on me demandait d’où je venais « vraiment ». Je ne me sentais chez moi nulle part.
Tout a changé à vingt ans, pendant un Erasmus à Lisbonne. Pour la première fois, j’ai vu mon portugais comme une richesse. Je comprenais les cours plus vite que les autres étudiants étrangers. J’ai découvert la littérature portugaise, la musique, une partie de mon histoire que j’avais rejetée. J’ai aussi compris tout ce que mes parents avaient sacrifié pour nous.
Aujourd’hui, je suis traductrice et interprète, entre le français et le portugais. Mon métier, c’est justement de faire le pont entre deux langues et deux cultures. Je parle portugais avec ma mère, et je lui ai appris à envoyer des messages vocaux en français à ses petits-enfants. Quand on me demande si je suis française ou portugaise, je réponds simplement : « Les deux. Et ce n’est pas une moitié de chaque, c’est deux fois plus. »