Je n’avais pas prévu d’acheter quoi que ce soit ce dimanche-là. J’accompagnais simplement ma voisine au grand vide-grenier annuel de la Croix-Rousse, à Lyon, parce qu’elle voulait vendre les vieux jouets de ses enfants. Pendant qu’elle installait son stand, je suis allée faire un tour entre les tables.
C’est sur la table d’un vieux monsieur, au milieu de livres jaunis et de vaisselle dépareillée, que je l’ai vu : un appareil photo argentique, noir et argenté, dans un étui en cuir usé. Je ne connais pas grand-chose à la photographie, mais j’ai tout de suite été attirée par son aspect. Je l’ai pris dans mes mains. Il était lourd, solide, rien à voir avec nos téléphones en plastique.
« C’était l’appareil de mon frère, m’a expliqué le vendeur. Il l’a acheté en 1975 et il a fait le tour du monde avec. Il est mort l’an dernier, et personne dans la famille ne s’en sert. Je préférerais qu’il aille chez quelqu’un qui l’utilisera. » Il en demandait quarante euros. J’ai hésité, puis j’ai proposé trente. Il a accepté avec un sourire, à condition que je lui promette de prendre de vraies photos.
De retour chez moi, j’ai fait des recherches. Il s’agissait d’un Pentax des années soixante-dix, très apprécié des amateurs. Sur Internet, des modèles similaires se vendaient plus de cent cinquante euros. J’avais fait une très bonne affaire, mais il restait un problème : je ne savais absolument pas m’en servir.
J’ai acheté une pellicule dans une boutique spécialisée, où le vendeur, passionné, m’a montré comment la charger et régler la vitesse et l’ouverture. Pendant un mois, j’ai photographié tout ce que je voyais : les quais de Saône, les marchés, mes amis. Avec l’argentique, on ne voit pas le résultat tout de suite, et chaque photo compte, parce qu’une pellicule ne contient que trente-six poses.
Quand j’ai récupéré mes premiers tirages, la moitié étaient floues ou trop sombres. Mais quelques-unes étaient magnifiques. J’en ai envoyé une au vieux monsieur, à l’adresse qu’il m’avait laissée. Il m’a répondu par une carte postale : « Mon frère serait content. »