Samedi, dix heures moins le quart. Devant un immeuble en pierre du quartier des Chartrons, à Bordeaux, une file d’attente s’étire déjà sur le trottoir. On pourrait croire qu’il s’agit d’un concert ou de l’ouverture d’un magasin. Il s’agit en réalité de la visite d’un appartement : un T2 de quarante mètres carrés, au troisième étage sans ascenseur, loué neuf cent vingt euros par mois.
Parmi les candidats, il y a Sarah et Julien, un couple d’infirmiers d’une trentaine d’années. Depuis quatre mois, ils cherchent un logement plus grand que leur studio. « On a fait au moins quinze visites, et c’est toujours pareil, soupire Sarah. On arrive, il y a trente personnes, l’agent nous laisse dix minutes et nous dit qu’il nous rappellera. Il ne rappelle jamais. »
Pour mettre toutes les chances de leur côté, ils ont préparé un dossier complet, rangé dans une pochette plastique : copies de leurs pièces d’identité, trois dernières fiches de paie, contrats de travail, avis d’imposition et une lettre de leurs garants. Ils ont même ajouté une petite lettre de présentation, avec une photo d’eux souriants. « Une amie nous a dit que ça pouvait faire la différence. On est prêts à tout essayer. »
Derrière eux, un étudiant en master raconte qu’il a dû payer six cents euros pour une chambre de colocation, faute de mieux. Une mère célibataire, elle, explique qu’on lui a déjà refusé plusieurs appartements parce qu’elle n’avait qu’un seul salaire.
Selon les spécialistes, la situation s’explique par plusieurs facteurs. Bordeaux attire beaucoup de nouveaux habitants depuis l’arrivée du TGV, qui met la ville à deux heures de Paris. En même temps, de nombreux logements du centre ont été transformés en locations touristiques, ce qui réduit l’offre pour les habitants. La mairie a pris des mesures pour limiter ces locations, mais les effets restent lents.
Trois jours après la visite, le téléphone de Sarah a sonné. Contre toute attente, leur dossier avait été retenu. « Je crois que c’est la lettre avec la photo », dit-elle en riant. Ils emménagent le mois prochain.